Quand les femmes portaient la faute d’avoir donné la vie…
J’aimerais vous raconter quelque chose qui, aujourd’hui, peut nous sembler absolument invraisemblable, et qui pourtant appartient à une époque beaucoup plus proche de nous que nous ne l’imaginons.
Une petite fille a douze ans, peut-être treize. Un matin, elle découvre du sang dans sa culotte. Elle est inquiète. Elle ne comprend pas nécessairement ce qui lui arrive. Elle croit peut-être même qu’elle est malade. Alors, naturellement, elle va trouver sa mère, celle qui est censée la rassurer, lui expliquer le monde, la protéger de ce qu’elle ne connaît pas encore.
Et sa mère lui donne une gifle.
Une gifle, sans un mot.
Cela peut vous paraître incroyable, mais ce geste a réellement fait partie des traditions de certaines familles. À l’apparition des premières menstruations, la jeune fille recevait une claque de sa mère, parfois de sa grand-mère. Un geste transmis d’une génération à l’autre, comme une sorte de rite de passage dans le monde des femmes.
Mais réfléchissons un instant à ce que pouvait recevoir psychologiquement cette enfant.
Elle découvre que son corps est en train de changer. Elle n’a encore rien demandé, rien fait, rien transgressé. Elle vient simplement d’entrer dans une nouvelle étape de son développement biologique. Et la première réponse qu’elle reçoit est une violence.
Quel extraordinaire message envoyé à une enfant au moment même où elle découvre sa féminité !
Son corps vient de lui annoncer qu’il devient capable, un jour, de porter la vie. Et sa mère, au lieu de célébrer cette transformation ou de l’accompagner avec tendresse, lui signifie par un geste dont le sens reste parfois inexpliqué que quelque chose de grave vient de se produire.
Je voudrais que nous imaginions un instant cette petite fille. Sa joue lui fait mal. Mais ce qui restera peut-être bien plus longtemps, c’est l’incompréhension. Pourquoi sa mère l’a-t-elle frappée ? Qu’a-t-elle fait de mal ? Pourquoi ce sang qui apparaît naturellement dans son corps provoque-t-il une telle réaction ?
Et ce qui me touche particulièrement, c’est que cette mère n’était pas nécessairement une femme cruelle. Elle reproduisait parfois ce qu’elle avait elle-même subi. Sa propre mère lui avait donné cette gifle, comme sa grand-mère avant elle. Personne n’avait jamais pris le temps de s’interroger sur le sens de ce geste.
C’est ainsi que certaines violences traversent les générations. Elles cessent d’être questionnées parce qu’elles deviennent des traditions.
Mais cette gifle n’était que le début d’un immense paradoxe.
Car dans de nombreuses familles, on ne parlait pas de sexualité. On ne parlait pas des menstruations autrement qu’à voix basse. On ne parlait pas du désir, de l’intimité, encore moins du plaisir. Et surtout, on n’expliquait pas clairement aux enfants comment on faisait les bébés.
La sexualité appartenait au domaine de l’interdit, du péché, du secret. Les jeunes filles devaient être sages, pures, irréprochables. On leur demandait de préserver leur vertu sans leur expliquer véritablement ce qu’elles étaient censées préserver.
Quant aux garçons, ils n’étaient pas nécessairement mieux informés. Eux aussi grandissaient parfois dans l’ignorance, livrés aux sous-entendus, aux conversations surprises entre adultes, aux récits plus ou moins fantaisistes de leurs camarades.
Bien sûr, toutes les familles et toutes les époques ne vivaient pas de la même manière. Mais certaines jeunes personnes étaient si peu informées qu’elles comprenaient très mal le lien entre une relation sexuelle et la possibilité d’une grossesse.
Imaginez maintenant deux jeunes gens de dix-huit ans. Ils se rencontrent, ils tombent amoureux. Ils découvrent cette émotion extraordinaire qui vous donne l’impression que le monde entier vient de changer de couleur. Ils cherchent à se retrouver, à se toucher, à s’embrasser. Leur amour est maladroit, passionné, parfois innocent dans sa méconnaissance des conséquences possibles de leurs gestes.
Ils ne disposent ni des connaissances ni des moyens de contraception auxquels nous avons largement accès aujourd’hui.
Et puis, quelques semaines plus tard, la jeune fille comprend qu’elle est enceinte.
À partir de cet instant, tout peut basculer.
Ce qui me bouleverse, c’est que cette jeune femme pouvait se retrouver condamnée par les mêmes adultes qui lui avaient interdit de comprendre son propre corps.
On ne lui avait pas expliqué la sexualité, mais on allait la juger pour l’avoir vécue. On ne lui avait pas enseigné comment éviter une grossesse, mais on allait la considérer comme coupable d’être enceinte.
Et souvent, le jugement ne portait pas seulement sur elle. Il s’étendait à toute sa famille.
Elle avait déshonoré son père, humilié sa mère, compromis la réputation de ses frères et sœurs. On parlait de la honte qui allait s’abattre sur la maison, du regard des voisins, des commérages, du scandale.
Une jeune femme attendait un enfant, et l’on se comportait comme si elle venait de commettre un crime.
Alors il fallait cacher la grossesse. On l’envoyait loin de chez elle, dans une institution, chez des parents éloignés. Il fallait qu’elle disparaisse quelques mois, qu’elle accouche dans la discrétion, que personne ne découvre ce qui s’était passé.
Certaines étaient séparées du jeune homme qu’elles aimaient. On leur interdisait de se revoir, de s’écrire, parfois même de savoir ce qu’il était devenu. Deux êtres qui s’aimaient pouvaient être brutalement arrachés l’un à l’autre, non parce que leur amour avait disparu, mais parce qu’il était devenu insupportable aux yeux de leur entourage.
Et puis arrivait la naissance.
Imaginez cette jeune femme qui vient de traverser neuf mois de solitude, de peur, d’humiliation. Elle a senti son enfant bouger, elle l’a porté dans son ventre, elle lui a peut-être parlé en secret. Elle s’est attachée à lui alors même que tout le monde lui demandait de ne pas le faire.
Et cet enfant, parfois, on le lui retire. Ou bien on la pousse à le confier à d’autres, en lui faisant comprendre qu’elle n’a pas réellement le choix.
Elle rentre chez elle sans son bébé. On lui demande de reprendre sa vie, de se comporter comme avant, de ne jamais évoquer ce qui vient de lui arriver.
Mais comment reprend-on sa vie après avoir donné la vie à un enfant que l’on ne peut pas élever ?
Comment demande-t-on à une mère d’oublier un bébé dont elle se souvient du premier cri, du premier regard, de la chaleur contre sa peau ?
Et comment demande-t-on à cet enfant de construire son histoire lorsque les circonstances de sa naissance ont été enveloppées de honte et de silence ?
Car n’oublions jamais que dans ces histoires, il y avait au moins trois êtres humains. Une femme, un homme et un enfant. Trois existences dont les trajectoires pouvaient être bouleversées par une morale familiale et sociale qui faisait passer les apparences avant les êtres.
Pendant longtemps, certaines femmes ont traversé leur existence avec cette blessure secrète. Elles ont parfois fondé une autre famille, eu d’autres enfants, vécu d’autres histoires d’amour. Mais une partie de leur vie demeurait enfermée dans un silence absolu.
Et nous devons nous interroger sur ce que deviennent ces silences au fil des générations.
Parce que l’on peut ne jamais raconter une histoire et pourtant en transmettre quelque chose. Non pas comme une fatalité biologique, ni comme une condamnation inscrite dans les descendants, mais à travers les peurs, les comportements, les croyances, les attachements, les difficultés à se séparer ou à faire confiance.
Une femme qui a été séparée de force de son premier enfant peut développer une peur immense de perdre les suivants. Une autre peut éprouver des difficultés à exprimer son amour, parce qu’aimer a été associé, dans son histoire, à une douleur insupportable.
Et leurs enfants, sans rien connaître du drame initial, peuvent grandir dans cet environnement émotionnel.
Voilà ce qui m’intéresse dans la transmission familiale : comprendre comment une histoire que personne ne raconte peut malgré tout participer à façonner les relations entre ceux qui viennent après.
Pendant des générations, des femmes ont été contraintes de dissimuler leur maternité. Et aujourd’hui, nous vivons dans une société où une femme peut choisir de devenir mère sans être mariée, sans être en couple, et même, grâce à la procréation médicalement assistée, sans avoir de partenaire masculin.
Quelle transformation considérable !
Et je voudrais que nous mesurions tout ce que cette évolution représente en matière de liberté et de dignité pour les femmes.
Mais j’aimerais également que nous réfléchissions à un mécanisme très particulier du fonctionnement humain. Dans ma lecture de l’inconscient, je décris une tendance à répondre aux expériences douloureuses de deux grandes manières : reproduire ce que nous avons connu ou nous diriger vers son contraire.
C’est ce que j’appelle l’algorithme de répétition et d’inversion.
Lorsque nous avons été privés de liberté, nous pouvons vouloir une liberté absolue. Lorsque nous avons été soumis à une autorité oppressive, nous pouvons rejeter toute forme d’autorité. Lorsque des générations de femmes ont été empêchées de devenir mères en dehors du mariage, nous pouvons comprendre qu’un puissant mouvement d’émancipation soit venu affirmer leur droit à choisir seules leur maternité.
Mais une réaction contraire à une injustice ne suffit pas, à elle seule, à répondre à toutes les questions nouvelles qu’elle soulève.
Et au milieu de cette transformation, il y a un être humain dont j’aimerais que nous prenions le temps de considérer la place.
L’enfant.
Cet enfant qui n’est ni responsable des interdits d’hier ni chargé de réaliser les aspirations des adultes d’aujourd’hui.
Cet enfant qui va grandir avec son identité, sa sensibilité, ses interrogations et son histoire.
Je crois profondément que nous devons être capables de défendre la liberté des femmes tout en osant réfléchir à la place du père, à la diversité des figures parentales, à l’importance de l’altérité et au droit de chacun de connaître, autant que possible, ses origines.
Ce n’est pas remettre en question l’amour immense qu’une mère seule peut donner à son enfant. Ce n’est pas prétendre qu’un couple composé d’un père et d’une mère garantit une enfance heureuse. Nous savons combien la qualité des relations compte davantage qu’une simple configuration familiale.
Mais la question de la filiation mérite, elle aussi, toute notre attention.
Car un enfant peut être profondément aimé et désirer un jour comprendre d’où il vient. Il peut avoir une mère merveilleuse et se demander qui est l’homme dont il partage une partie de l’héritage biologique. Il peut aussi ne jamais éprouver ce besoin. Son histoire lui appartient et ses questions ne doivent pas être décidées à l’avance par les adultes.
Nous avons passé des générations à faire taire les femmes au nom de l’honneur familial. Ne reproduisons pas ce réflexe de silence en imaginant que les enfants n’auront jamais de questions sur leur propre histoire.
J’aimerais que nous arrivions à cette maturité collective : ne plus décider à la place des individus ce qu’ils ont le droit de ressentir, ce qu’ils doivent oublier, ce qu’ils doivent désirer ou ce qu’ils n’ont pas le droit de questionner.
Je pense à cette adolescente qui recevait une gifle parce que son corps devenait celui d’une femme. Je pense à cette jeune mère qui devait cacher sa grossesse. Je pense à cet enfant que l’on séparait d’elle. Et je pense à tous leurs descendants, qui ont parfois grandi au milieu d’émotions dont ils ignoraient les origines.
Nous ne pouvons pas changer ce qui leur est arrivé.
Mais nous pouvons choisir de ne plus transmettre la honte.
Nous pouvons transmettre la connaissance à la place de l’ignorance, la parole à la place du secret, la responsabilité à la place de la culpabilité, et l’amour à la place du jugement.
Et surtout, nous pouvons enseigner à chaque génération une vérité fondamentale : un enfant n’appartient ni à une morale familiale, ni à une tradition, ni au désir de réparation de ses parents.
Il est une personne à part entière.
Une personne qui a le droit d’être aimée sans condition, de connaître son histoire lorsqu’elle est accessible, de poser des questions et de devenir différente de ceux qui l’ont mise au monde.
Car le véritable progrès ne consiste pas simplement à passer d’un interdit à une autorisation. Il consiste à comprendre pourquoi cet interdit existait, ce qu’il a détruit, ce qu’il a laissé derrière lui, et comment construire une liberté qui respecte profondément tous ceux qu’elle concerne.
Nos arrière-grands-mères ont parfois reçu une gifle pour être devenues des femmes. Nos grands-mères ont parfois dû cacher leurs enfants. Nos mères ont conquis le droit de choisir leur maternité. Et nos enfants, eux, ont besoin que nous apprenions enfin à les écouter.
Ce serait peut-être cela, le plus bel héritage que nous puissions leur laisser : ne plus avoir à porter la honte de ceux qui les ont précédés et ne plus avoir à sacrifier une partie de leur histoire pour être aimés.
Parce qu’aucun enfant, jamais, ne devrait avoir honte d’être né.
Et aucune femme ne devrait avoir honte d’avoir donné la vie….. aucune , d’où qu’elle vienne… ❤️🥰❤️MF❤️