Après avoir lu un énième post sur un réseau social vantant "l'inconscient protecteur de la personne" j'ai eu envie de creuser le sujet pour aller au-delà de ce qui se dit parfois en formation...Et en creusant , ça s'est connecté à d'autres trucs ...Alors je vous partage ma longue prose que j'espère utile ;)
La « sécurité de l’inconscient » en hypnose
Dans de nombreuses formations en hypnose (surtout dans le registre du spectacle, mais aussi parfois en thérapie), une affirmation revient comme un réflexe rassurant : « L’inconscient a une sécurité ; il refuse automatiquement toute suggestion contraire aux valeurs ou aux intérêts de la personne. » L’intention est louable : elle vise à combattre l’image de l’hypnotisé passif, privé de volonté et entièrement soumis à l’hypnotiseur.
L’intention est compréhensible ; l’explication, elle, reste fragile et elle peut devenir dangereuse lorsqu’on l’enseigne comme une vérité. Aucun modèle scientifique reconnu de l’hypnose ne décrit un dispositif mental autonome qui inspecterait chaque suggestion, jugerait sa moralité, puis bloquerait automatiquement celles qui pourraient nuire. L’idée d’une « sécurité de l’inconscient » relève de la métaphore, non d’un mécanisme psychologique démontré.
Le premier problème tient au mot lui-même. On présente parfois l’inconscient comme une entité intérieure (une personne, une partie, une chose) capable de comprendre les intentions du praticien, d’anticiper les conséquences d’une suggestion et de protéger le sujet contre toute erreur : une sorte de gardien doté d’une intelligence, d’une morale et d’une capacité de décision propres. Cette représentation transforme un ensemble de processus non conscients en un système unique et infaillible.
Les sciences cognitives décrivent tout autre chose : des processus hétérogènes pouvant fonctionner sans accès conscient complet : automatismes, apprentissages implicites, régulation émotionnelle, activation d’associations, habitudes, attentes, mécanismes attentionnels... Rien ne permet de les réunir sous la forme d’un « gardien protecteur ». Les modèles contemporains de l’hypnose vont d’ailleurs dans ce sens : les approches socio-cognitives mettent en avant les attentes de réponse, la motivation, l’attention, l’imagerie mentale, l’absorption et la relation au praticien (Kirsch, 1985 ; Kirsch & Lynn, 1995 ; Lynn, Kirsch & Hallquist, 2008) ; les approches dissociatives expliquent le vécu d’involontarité par une modification de la conscience de l’intention, non par un filtre moral (Dienes & Perner, 2007 ; Woody & Sadler, 2008). La définition officielle de l’American Psychological Association décrit d’ailleurs l’hypnose comme un état d’attention focalisée et de suggestibilité accrue et pas comme un état de protection (Elkins et al., 2015).
Une conséquence pratique, au passage : mieux vaut parler de processus non conscients plutôt que de « l’inconscient » comme d’un agent.
Rejeter le mythe de la sécurité inconsciente ne revient pas à dire que l’hypnotisé devient une marionnette. L’hypnose ne confère aucun pouvoir mental absolu : la personne conserve, en général, ses capacités d’analyse, de communication et d’interruption. Elle peut refuser une suggestion, ouvrir les yeux, changer de position, parler ou mettre fin à l’exercice.
Les travaux classiques sur les conduites dites « antisociales » sous hypnose l’illustrent bien. Lorsque des sujets hypnotisés acceptaient des actes apparemment dangereux (saisir un reptile, plonger la main dans un acide, jeter cet acide sur un assistant), des participants non hypnotisés qui simulaient la transe, et même de simples sujets éveillés servant de contrôle, accomplissaient les mêmes gestes (Rowland, 1939 ; Orne & Evans, 1965). Ce qui expliquait le comportement, ce n’était pas un superpouvoir hypnotique, mais la confiance dans l’expérimentateur, la perception implicite que la situation était encadrée et sans danger réel, et les attentes liées au rôle de participant, ce que l’on nomme les caractéristiques de la demande (Orne, 1962).
On aboutit donc à deux conclusions distinctes :
• l’hypnose ne produit pas de contrôle mental illimité
• aucune protection intérieure automatique ne garantit qu’une personne refusera systématiquement une suggestion inadaptée.
Confondre ces deux propositions, c’est fabriquer une fausse sécurité.
L’une des caractéristiques marquantes de l’expérience hypnotique concerne l’agentivité : l’impression d’être l’auteur de ses actes, de ses pensées, de ses perceptions. Sous suggestion, un mouvement volontaire peut être vécu comme automatique, une main peut sembler se lever seule, une sensation peut paraître surgir sans participation consciente ou une image mentale peut s’imposer avec une forte impression de réalité.
Cette diminution du sentiment d’agir ne prouve pas que la volonté a disparu. Elle montre plutôt que la personne peut ne plus identifier clairement sa propre contribution à ce qui se produit et plusieurs modèles considèrent précisément cette impression d’involontarité comme une dimension centrale de la réponse hypnotique (Kirsch & Lynn, 1995 ; Dienes & Perner, 2007). Affirmer que la personne « garde toujours entièrement le contrôle » reste donc imprécis : elle conserve habituellement la possibilité de résister ou d’interrompre, mais son ressenti de contrôle, lui, peut être modifié. La formulation la plus rigoureuse serait donc : l’hypnose n’abolit pas globalement les capacités de décision, mais elle peut altérer le sentiment d’être à l’origine de certaines réponses.
D’abord, un fait souvent oublié : les individus ne répondent pas tous de la même manière. La suggestibilité hypnotique est un trait relativement stable d’une personne à l’autre, que l’on mesure au moyen d’échelles standardisées (de type Stanford ou Harvard) et qui varie fortement dans la population. Certaines personnes refusent clairement une proposition, d’autres l’adaptent spontanément, d’autres encore s’efforcent de satisfaire la demande malgré un inconfort et certaines n’osent pas exprimer leur désaccord, surtout lorsque le praticien est perçu comme un expert ou une figure d’autorité.
Plusieurs mécanismes ordinaires, bien connus en psychologie sociale, peuvent alors intervenir :
• le désir de bien faire
• la volonté de ne pas décevoir le praticien
• la confiance accordée à une figure présentée comme compétente
• la crainte de paraître résistant ou « non hypnotisable »
• l’engagement progressif dans la séance
• la pression implicite produite par le contexte
• la tendance à interpréter ses propres réactions en fonction des attentes annoncées.
Ces phénomènes ne sont pas propres à l’hypnose : ils existent dans toute relation thérapeutique, médicale, éducative ou institutionnelle. L’hypnose peut toutefois les amplifier lorsque le praticien insiste sur la profondeur de la transe, la « puissance » de l’inconscient, l’abandon du contrôle ou la nécessité de suivre les suggestions. C’est très exactement le terrain des caractéristiques de la demande décrites depuis Orne (1962) : la confiance et le rapport interpersonnel peuvent accroître la propension à suivre certaines suggestions. Cela ne démontre aucune soumission générale, mais cela contredit l’idée que la réponse dépendrait uniquement d’un filtre intérieur protecteur.
Une personne peut coopérer sans adhérer profondément à ce qui lui est proposé et c’est flagrant sur en spectacle. Elle peut suivre une suggestion parce qu’elle fait confiance au thérapeute, parce qu’elle suppose qu’il sait ce qu’il fait, ou parce qu’elle croit que son inconfort est une étape obligatoire du traitement. Une réponse comportementale ne suffit donc pas à établir le consentement.
Le consentement doit rester :
• informé
• explicite
• libre
• spécifique
• révisable à tout moment.
Le silence, l’immobilité, l’absence d’opposition ou la simple réalisation d’un exercice ne valent pas approbation. Les codes éthiques des principales sociétés d’hypnose clinique insistent d’ailleurs sur l’information préalable, la compétence professionnelle, l’évaluation des risques et le respect du consentement (voir, pour le cadrage professionnel de la discipline, Elkins et al., 2015). Aucun ne confie la sécurité du patient à une prétendue protection inconsciente.
La mémoire offre l’un des contre-exemples les plus clairs. Une suggestion hypnotique peut influencer la façon dont une personne reconstruit un événement. Elle peut augmenter la quantité d’informations rapportées, mais aussi favoriser les erreurs, les confabulations et la confiance accordée à des souvenirs inexacts.
La mémoire humaine ne fonctionne pas comme un enregistrement vidéo : elle est reconstructive (Loftus, 2005). Les questions orientées, les attentes du praticien, l’imagerie mentale répétée et les interprétations proposées peuvent modifier le récit autobiographique. L’hypnose ne donne pas un accès privilégié à une vérité conservée intacte. Elle tend au contraire à augmenter la confiance subjective sans améliorer d’autant l’exactitude, un effet parfois appelé « durcissement » du souvenir (Scoboria, Mazzoni, Kirsch & Milling, 2002 ; Steblay & Bothwell, 1994). Quant à la régression en âge, elle ne restitue pas des souvenirs d’enfance historiquement fidèles (Nash, 1987).
D’où une grande prudence sur la régression en âge, la recherche de souvenirs traumatiques et l’interprétation d’images mentales comme des événements avérés. Le raisonnement est net : si une sécurité inconsciente infaillible existait, elle devrait empêcher la production de faux souvenirs préjudiciables. Les données montrent précisément que cette protection automatique n’existe pas.
Dans les essais cliniques, l’hypnose est généralement considérée comme une intervention à faible risque lorsqu’elle est pratiquée dans un cadre adapté, par une personne formée, et pour une indication pertinente (Häuser, Hagl, Schmierer & Hansen, 2016). Les effets indésirables rapportés sont souvent transitoires : inconfort émotionnel, céphalées, vertiges, désorientation légère, somnolence, majoration temporaire de certaines sensations.
Un bémol important, cependant : ces effets restent insuffisamment recherchés et insuffisamment déclarés dans beaucoup d’essais (Gruzelier, 2000). L’absence de signalement ne prouve pas l’absence d’effet. Des risques plus sérieux apparaissent surtout en cas d’usage inadapté :
• suggestions culpabilisantes ou humiliantes
• exposition émotionnelle trop rapide
• réactivation traumatique non contenue
• création ou consolidation de faux souvenirs
• confusion entre métaphore et réalité historique
• prise en charge d’un trouble qui dépasse les compétences du praticien
• interruption d’un traitement médical ou psychologique nécessaire
• interprétation abusive des réactions du patient
• renforcement d’idées délirantes ou dissociatives
• dépendance relationnelle envers le praticien.
Ces risques dépendent bien moins d’un mystérieux « état hypnotique » que de la compétence du professionnel, du contenu des suggestions, du contexte et de la qualité de l’évaluation clinique. Le rappel vaut plus largement : certaines interventions psychologiques peuvent nuire (Lilienfeld, 2007), et l’hypnose n’y échappe pas par principe.
Affirmer que « l’inconscient protège toujours la personne » produit une dérive éthique : la responsabilité de la sécurité glisse du praticien vers le patient. Le raisonnement implicite devient alors: si la personne a accepté la suggestion, c’est que son inconscient l’a autorisée ; si une réaction négative s’est produite, c’est qu’elle avait un sens utile ; si elle n’a pas refusé, la suggestion était forcément compatible avec elle. Ce raisonnement est circulaire et irréfutable : tout résultat s’interprète comme une décision de l’inconscient, de sorte que l’hypothèse ne peut jamais être mise à l’épreuve. Il peut en outre culpabiliser le patient, en laissant entendre que son propre inconscient aurait « permis » une expérience douloureuse, un faux souvenir ou une déstabilisation. Au bout du compte, il protège surtout le praticien de la remise en question.
La sécurité clinique repose, elle, sur des comportements professionnels observables :
• évaluer la situation avant l’intervention
• expliquer ce qui va être proposé
• rechercher un consentement explicite
• annoncer que toute proposition peut être refusée
• observer les réactions verbales et non verbales
• interrompre la procédure en cas d’inconfort significatif
• adapter les suggestions
• respecter son champ de compétence
• éviter les questions suggestives sur les souvenirs
• organiser un retour à l’état ordinaire d’attention
• débriefer l’expérience
• orienter vers un professionnel qualifié lorsque la situation l’exige.
La formule peut, à la rigueur, servir de métaphore des ressources internes : « Une partie de vous peut rester attentive à ce qui vous convient et vous permettre de prendre de la distance lorsque quelque chose ne vous correspond pas. » Présentée ainsi, elle encourage l’autonomie et l’auto-observation, sans prétendre décrire un dispositif neurologique infaillible. Encore faut-il préciser qu’il s’agit d’un langage imagé, destiné à soutenir un sentiment de sécurité, et non d’une propriété démontrée.
La métaphore devient problématique dès qu’on la durcit en vérité générale : « L’inconscient refusera toujours ce qui est mauvais pour vous. » Le mot « toujours » rend la proposition intenable.
L’hypnose ne supprime pas, en règle générale, les capacités de jugement et de refus : une personne peut parler, interrompre l’exercice, ou ne pas répondre à une suggestion. Mais aucune sécurité inconsciente automatique ne garantit qu’elle refusera toutes les propositions inadaptées. Comme dans toute relation d’aide, les attentes, la confiance, l’autorité du praticien et le désir de coopérer influencent les réponses. La sécurité repose donc sur le consentement continu, la compétence du professionnel, la qualité de l’alliance et la prudence dans le choix des suggestions.
L’idée d’une « sécurité de l’inconscient » n’est pas une donnée scientifique établie. Elle confond trois réalités distinctes :
• la personne hypnotisée conserve habituellement ses capacités de décision
• elle peut ressentir certaines réponses comme involontaires ou automatiques ;
• elle reste exposée aux mécanismes ordinaires d’influence, de confiance, d’autorité et de conformité.
L’absence de contrôle mental absolu ne garantit donc pas l’absence de manipulation, d’erreur ou de dommage. La position professionnelle correcte n’est pas de dire « Ne vous inquiétez pas, votre inconscient vous protégera », mais plutôt : « Je ne me repose pas sur une protection supposée de votre inconscient. Je mets en place un cadre qui respecte votre consentement, vos limites et votre sécurité. »
Une version plus courte, destinée aux clients :
« Sous hypnose, vous ne devenez pas une marionnette. Vous pouvez parler, refuser une proposition ou arrêter la séance. Certaines expériences peuvent néanmoins sembler très automatiques. Mon rôle consiste donc à vérifier votre accord, à respecter vos limites et à adapter chaque proposition. Votre sécurité ne repose pas sur un mécanisme magique de l’inconscient, mais sur votre possibilité de vous exprimer et sur un cadre professionnel rigoureux. »
Sources :
Dienes, Z., & Perner, J. (2007). Executive control without conscious awareness : the cold control theory of hypnosis. In G. A. Jamieson (Ed.), Hypnosis and Conscious States. Oxford University Press.
Elkins, G. R., Barabasz, A. F., Council, J. R., & Spiegel, D. (2015). Advancing research and practice : the revised APA Division 30 definition of hypnosis. American Journal of Clinical Hypnosis, 57(4), 378–385.
Gruzelier, J. (2000). Unwanted effects of hypnosis : a review of the evidence and its implications. Contemporary Hypnosis, 17(4), 163–193.
Häuser, W., Hagl, M., Schmierer, A., & Hansen, E. (2016). The efficacy, safety and applications of medical hypnosis. A systematic review of meta-analyses.Deutsches Ärzteblatt International, 113(17), 289–296.
Kirsch, I. (1985). Response expectancy as a determinant of experience and behavior. American Psychologist, 40(11), 1189–1202.
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Lilienfeld, S. O. (2007). Psychological treatments that cause harm. Perspectives on Psychological Science, 2(1), 53–70.
Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind : a 30-year investigation of the malleability of memory. Learning & Memory, 12(4), 361–366.
Lynn, S. J., Kirsch, I., & Hallquist, M. N. (2008). Social cognitive theories of hypnosis. In M. R. Nash & A. J. Barnier (Eds.), The Oxford handbook of hypnosis: Theory, research, and practice (pp. 111–140). Oxford University Press.
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Orne, M. T., & Evans, F. J. (1965). Social control in the psychological experiment : antisocial behavior and hypnosis. Journal of Personality and Social Psychology, 1(3), 189–200.
Rowland, L. W. (1939). Will hypnotized persons try to harm themselves or others ? Journal of Abnormal and Social Psychology, 34(1), 114–117.
Scoboria, A., Mazzoni, G., Kirsch, I., & Milling, L. S. (2002). Immediate and persisting effects of misleading questions and hypnosis on memory reports. Journal of Experimental Psychology : Applied, 8(1), 26–32.
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Woody, E. Z., & Sadler, P. (2008). Dissociation theories of hypnosis. In M. R. Nash & A. J. Barnier (Eds.), The Oxford handbook of hypnosis: Theory, research, and practice (pp. 81–110). Oxford University Press.