Extrait du livre "Bourreaux et Victimes" de Françoise Sironi
Dans le live aujourd'hui, j'évoquais un extrait de livre qui m'a bien marqué. Le voici !
"Tania a passé de longues années à témoigner de son vécu de survivante des camps. Un jour, elle arrive en séance en ayant très mal à la tête. Depuis plusieurs jours, elle est triste. Que s’est-il passé, alors que tout allait très bien depuis deux mois ? Tania vient de recevoir un courrier. On sollicitait son témoignage dans le cadre d’un important procès mettant en cause des tortionnaires d’un pays latino-américain. Au nom de ce qu’elle avait vécu par le passé, Tania accepta de témoigner. Mais pourquoi cette tristesse, pourquoi cette violence qui est réapparue dans la semaine ? Je m’enquiers de l’identité des personnes qui l’ont « invitée » à témoigner. Il s’agit d’une association luttant pour le respect des droits de l’homme… Tania marque un temps d’arrêt et me regarde. Je soutiens son regard : « Alors ? Allez-y, que voulez-vous dire ? » Elle reprend : « Non, je ne peux pas. Elles m’ont soutenue. Elles œuvrent dans le bon sens. C’est dégueulasse, ce que je fais là. – Mais pourquoi donc ? » Je réponds du tac au tac : « Ah ! c’est parce que vous êtes au Centre Primo-Levi, que ce centre est soutenu par de nombreuses associations qui luttent pour les droits de l’homme et pour l’abolition de la torture dans le monde ? Et alors ? Et quand bien même ? Que vouliez-vous me dire ?… » J’offre une cigarette à Tania, je me lève et j’ouvre la fenêtre. Tania lance, en tirant une bouffée : « C’est très bien ce qu’elles font, ces associations, mais n’empêche que je ne suis pas d’accord avec tout. L’embêtant, c’est que, dans ma situation, je ne peux pas le dire. Et d’ailleurs, j’ai remarqué que tout doute est vécu comme une critique globale, ça passe pour de l’intellectualisme. Et pourtant, elles feraient bien de réfléchir aux fondements théoriques sur lesquels s’appuient leurs actions. Cela, je ne l’ai jamais dit, je n’ai jamais osé parler de tout ce que je vous dis là. Tenez, prenez l’exemple de… (Tania cite une association célèbre dans son pays et au niveau international). Vous connaissez certainement… (Tania cite le nom de la présidente de cette association). Elle est malade, cette femme. Je crois aussi qu’elle ne veut surtout pas s’en sortir. Au contraire, elle veut maintenir intactes les blessures que lui ont laissées ses tortionnaires, sinon, elle perdrait toute raison de militer de façon aussi rigide. C’est dégueulasse ce que je dis, car c’est une copine, nous avons milité ensemble et me voilà en train d’attaquer ceux de mon camp. » Tania reproche en gros à certaines associations de figer la mémoire, de maintenir intact le poison de la vengeance et de la douleur, quand elles refusent tout dédommagement des victimes et des familles des victimes, quand elles s’opposent à toute plaque commémorative à la mémoire de ceux qui périrent sous la dictature. « Si je disais cela à haute voix, on me reprocherait d’avoir changé de camp. Mais j’ai bougé. J’ai réfléchi à tout cela, c’est tout. Je n’ai plus besoin d’être prisonnière de mon passé. Les actes symboliques ont aussi leur efficacité : celle de passer d’une mémoire morte et figée à une mémoire vivante. »
À compter de cette séance, la nature des témoignages qu’elle faisait à l’extérieur du centre se modifia. Elle éprouvait désormais la nécessité de témoigner sur l’activité de témoignage. Les circonstances ont fait que quelque temps après, elle a été invitée dans son pays d’origine pour intervenir dans les universités et dans divers lieux publics. Après vingt ans d’exil, elle renoua des liens avec sa famille. Avec une acuité toute nouvelle, Tania percevait ce à quoi on l’avait « utilisée » et comment elle s’était prêtée au jeu pendant des années. Elle refusait désormais d’être victimisée, selon ses propres termes. Cela provoqua également une rupture sentimentale. Elle avait noué une relation positive à bien des égards, mais elle refusait ce qui avait inconsciemment aussi participé à la construction de cette relation : sa place de survivante. Elle refusait d’être considérée comme « la folle qui réchappa des camps de concentration et qui en garde encore des stigmates ».
Tania entreprit alors de faire œuvre créatrice de sa propre histoire. Elle a entamé un travail de recherche sur les liens qui existent entre ce qu’elle définit comme la mémoire passive (ce qui appartient au passé traumatique) et la mémoire active (ce qu’est devenu le passé et ce qui procède de la vie). « Entre les deux, il y avait ce que j’appelais avant une nécrose. La psychothérapie m’a permis de réduire significativement cette part de nécrose. Mais je la considérais, vous vous en souvenez, comme une partie morte, destinée à rester rivée en moi, sous cette forme, à tout jamais. Maintenant, je ne la vois plus comme une nécrose, mais comme une cicatrice. Les deux bords accomplissent un travail de tissage entre mémoire morte et mémoire vivante. Une cicatrice, c’est une trace vivante de ce qui a eu lieu et qui n’est plus. »
Au cours de cette dernière phase de la psychothérapie (phase de « parachèvement de la transformation »), le cadre thérapeutique est inscrit au cœur même du processus. Le cadre extérieur vole littéralement en éclats. Plus aucune nécessité de le maintenir. Le processus se déroule hors des règles habituelles. Les séances deviennent, nous l’avons dit, des « discussions philosophiques » avec les patients. Le téléphone peut sonner, l’interprète entrer, sortir, le processus se déroule inexorablement. Rien ne vient le perturber. Nous sommes alors bien loin des règles de fonctionnement habituellement posées relatives à la psychothérapie, bien loin aussi de la soi-disant « neutralité bienveillante » du thérapeute.
À l’issue de la thérapie, beaucoup de patients finissent toujours par occuper une place singulière dans leurs professions respectives, ou dans leur vie. Ce sont eux qui vont provoquer les ruptures dans un fonctionnement habituel, ce sont eux qui vont installer une nouvelle façon de faire. Ils amènent des innovations techniques ou théoriques, des points de vue singuliers dans les domaines où ils exercent. Ils deviennent des créateurs et des fondateurs."
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Mathieu Augé
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Extrait du livre "Bourreaux et Victimes" de Françoise Sironi
Le lab des praticiens
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