CHAPITRE 1 - La Robe et le Charme
« On ne rĂ©siste pas Ă ce quâon ne perçoit pas. On ne fuit pas ce qui vous a dĂ©jĂ traversĂ©. » â Note anonyme retrouvĂ©e dans un dossier du Palais de Justice dâAix-en-Provence La premiĂšre fois que Nathalie Vesco vit Imbert Chaupret, elle perdit le fil de sa phrase. Ce nâĂ©tait pas une femme quâon dĂ©stabilisait facilement. GreffiĂšre en chef depuis onze ans, responsable de la TroisiĂšme chambre civile du Palais de Justice dâAix-en-Provence, elle avait survĂ©cu Ă des magistrats colĂ©riques, Ă des avocats narcissiques, Ă un divorce, Ă une rĂ©forme de la procĂ©dure civile et Ă deux dĂ©mĂ©nagements de service en plein Ă©tĂ©. Elle savait gĂ©rer. CâĂ©tait mĂȘme ce quâon disait dâelle dans les couloirs, avec cette nuance de respect un peu sec quâon rĂ©serve aux gens compĂ©tents qui ne font pas semblant de lâĂȘtre : « Vesco gĂšre ». Sauf que ce matin-lĂ , dans le couloir de la TroisiĂšme chambre, Imbert Chaupret sourit. Pas Ă elle. Ă personne en particulier. Il sortait dâun bureau, un dossier sous le bras, sa robe ouverte sur un costume anthracite qui tombait comme on nâose plus rĂȘver quâun costume tombe : sans effort, sans ajustement, comme si le tissu avait choisi cet homme autant que lâhomme avait choisi le tissu. Il Ă©tait grand. Plus grand que ce que la mĂ©moire des gens en retenait, parce quâon ne mesurait pas Imbert Chaupret en centimĂštres. On le mesurait par son charisme. Brun lĂ©gĂšrement grisonnant, les cheveux un tout petit peu trop longs pour un avocat, ou exactement assez longs pour que le regard sây attarde une demi-seconde de trop. Des mains larges, prĂ©cises, des mains de chirurgien â ce quâil avait Ă©tĂ© avant dâenfiler la robe. Un visage taillĂ© net, mĂąchoire corse, et des yeux sombres, lents, dâune attention qui ressemblait Ă une caresse. Il sourit. Ă personne. Au couloir, peut-ĂȘtre. Ă cette lumiĂšre de fĂ©vrier qui filtrait par les fenĂȘtres hautes et transformait la poussiĂšre en suspension en quelque chose de presque beau. Et Nathalie Vesco sentit ses cuisses se contracter. Ce nâĂ©tait pas une pensĂ©e. CâĂ©tait en dessous de la pensĂ©e : une rĂ©action du corps, brute, involontaire, aussi impossible Ă rĂ©primer quâun rĂ©flexe pupillaire. Une vague de chaleur monta de lâintĂ©rieur des genoux, traversa le ventre, et vint se loger quelque part entre le sternum et la gorge, lĂ oĂč le souffle se noue quand on ne comprend pas ce qui est en train de se passer. Elle ne bougea pas. Ne rougit pas non plus. Onze ans de greffe vous apprennent Ă garder un visage impassible quand le sol tremble. Mais ses doigts, sur le parapheur quâelle portait, se resserrĂšrent dâun demi-millimĂštre et fit craquer le cuir.