Une femme m'a parlé d'un moment où elle avait sauvé une personne de la noyade, un geste réel, concret, ancré dans le corps et dans l'urgence. Elle savait intérieurement qu'elle avait bien agi, elle me l'a dit avec une clarté rare. Et pourtant, quelques heures plus tard, une voix avait tout recouvert. Non pas un doute raisonnable, non pas une remise en question utile, mais juste cette phrase venue d'une bouche précise, dans une époque précise : "c'était la chance." La voix du père. Et elle l'avait écoutée assimilée intégrée ingérée fusionnée totalement, plus aucune dissociation d'avec sa propre voix n'existe. La voix du père pour un enfant est plus puissante que sa propre voix. Ce que cet échange m'a amené à penser, c'est quelque chose que l'on ne dit pas assez clairement : la voix intérieure qui dévalorise ne vit pas seulement dans le passé ou dans le futur anxiogène, elle tourne en rond, en arrière plan, en temps réel. Elle commente l'instant au moment même où il se passe, elle ne laisse pas le présent exister comme il est, elle l'interprète, le réduit, l'efface. Ce n'est pas une distraction, c'est une occupation de l'esprit, du cerveau un "squatt" permanent invisible. Et cette voix, dans la grande majorité des cas, n'est pas née de nous. Elle a été déposée très tôt, par des figures qui avaient autorité sur notre réalité, parents, fratrie, enseignants. Elle a été répétée assez longtemps pour devenir intérieure, pour qu'on finisse par croire qu'elle nous appartient, qu'elle dit quelque chose de vrai sur nous. Elle ne dit rien de vrai. Elle répète, elle toxifie, elle corrompt son propre état, et la liberté de celle / celui que la voix habite. Mais elle répète avec une constance et une précision redoutable. Et tant qu'elle conserve cette autorité, le présent ne peut pas être habité pleinement. On peut être dans l'action la plus réelle qui soit, sauver quelqu'un, atteindre un objectif, traverser quelque chose de difficile avec une vraie présence, et la voix est là quand même, qui commente, qui minimise, qui retourne le réel contre soi.